EDITORIAL MARS 21

Les conditions du changement

Notre organisation sociale collective est soumise à des changements brutaux sous l’impact de la crise sanitaire, et à une accélération tout aussi brutale de ses modalités de régulation interne. Un jour confinés, l’autre non ; un jour couvre-feu à 20h , un autre jour à 18h, une fois le week-end, une autre fois selon les régions ; un jour en télétravail favorisé, un jour en présentiel minimum obligé… Bientôt peut venir le temps de l’enfermement les jours pairs ou impairs, ou bien celui des régimes différents selon les âges. Déjà des critères très personnalisés sont évoqués pour des « pass covid » qui vont s’imposer comme régulateurs de notre activité et de nos déplacements.
La capacité de l’homme à s’adapter aux circonstances peut susciter l’admiration, comme toutes ses autres facultés considérables d’ailleurs. S’il faut affronter des situations extrêmes, on peut compter sur la mise à jour de nouvelles ressources humaines insoupçonnées jusque-là, sur des formes multiples de résilience et même de transformation ontogénétique, qui peuvent constituer une source d’espérance pour la survie de notre espèce en ces temps menacés.
Il faut cependant prendre aussi en considération les conditions nécessaires à la mobilisation de ces ressources. Si nous n’avons aucun doute sur leur existence dans la nature, ni sur leur force considérable face aux aléas de la vie, les possibilités virtuelles d’adaptation de l’homme ne sont pas pour autant automatiquement mobilisées ni inépuisables. Des forces antagonistes peuvent limiter, voire empêcher, l’actualisation de ces potentialités, créant dès lors des dommages fondamentaux impossibles à réparer. Parmi ces forces d’empêchement, parmi ces freins à l’adaptation, on ne compte pas les fameuses « résistances au changement » : celles-ci peuvent être regardées au contraire comme des forces positives permettant aux systèmes de préserver leur équilibre, elles joueront par la suite en consolidation des nouveaux systèmes définis. Il y a bien plus pernicieux et dangereux face aux changements : c’est de créer des situations qui vont mettre le sujet dans l’incapacité de fabriquer le sens de ce qui lui arrive. Que ce soit par des mesures imposées dans un rythme continu et indéchiffrable, ou par la fermeture systématique des formes d’expression et de relation, on peut empêcher l’homme de donner à ce qui lui arrive une signification globale. On peut le « dépriver » disait le psychanalyste Winnicott à propos de l’enfant à qui on ne permet pas de jouer avec les signifiants de son environnement. La menace vient quand on ne permet pas à l’humain d’attribuer une cohérence générale à son sort, de construire une forme de logique personnelle qui englobe l’évènement lui-même en lui donnant une place dans son évolution.
Il est donc fondamental que tout changement s’accompagne d’un dispositif permettant au sujet de construire un cadre de compréhension, de fabriquer ses propres outils d’assimilation, d’émerger au-dessus de la sensation de subir. Anah Arendt, Simone Weil, Etty Hillesum, et tant d’autres l’ont bien montré : il n’existe pas de circonstances qui n’interdise à l’humanité et à ses ressorts de vaincre. Dans toute circonstance extrême, il est impératif de ne pas subir, de garder en perspective la nécessité de passer d’agent à auteur de son destin, de l’état de « victime » à celui de « disciple » de l’évènement dirait si bien le philosophe Yvan Amar.  
Nous dirons ceci : que ce soit dans l’entreprise, dans la société, ou dans l’individu pris isolément, l’enjeu est le même. Il s’agit de permettre que s’élabore une pensée de la situation, que se dégage une leçon de vie, que se construise une cohérence aux yeux du sujet concerné. Quitte à ce que cette cohérence, comme le reste, évolue au fil de la maturation ; quitte à ce qu’elle comporte des contradictions ou des paradoxes (après tout, certains pourraient dire que la logique quantique n’est pas une logique) ; quitte à ce qu’elle ne serve que d’étayage provisoire, le temps de souffler, pour pouvoir avancer ensuite vers des terrains plus fermes. Chacun à sa place, des pouvoirs publics aux pouvoirs privés, du collectif au singulier, les responsabilités est celle-ci, que nous découvrons dans les temps bousculés que nous vivons : il faut aider le regard à se porter sur soi, sur l’essentiel au milieu des fausses informations, sur le calme au milieu des agitations, sur la pensée au milieu des excitations, et sur l’au-delà de la pensée comme constitutif du sujet si on veut bien l’admettre.
Il n’y a pas trop d’alternative. Si nous ne renforçons pas de tous nos efforts tous les dispositifs sociaux de la fabrication de sens, alors nous exposons les personnes et les groupes à des risques mortels pour la cohésion psychique et sociale : le risque de l’absurde, de l’anomie, de l’absence de sens, du renoncement ; le risque du morcellement, de la perte de centralité, de la perte de confiance ; et le risque in fine de permettre à la barbarie de tirer les fruits de la désorganisation.

Jean-Philippe Toutut

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