EDITORIAL DE JUIN 2021

Ce mois de juin est le mois de toutes les bascules : sortie progressive du confinement, allongement du couvre-feu, mais aussi fin des aides gouvernementales, élections, reprise des conflits sociaux. Et des jours qui n’ont jamais été aussi longs mais qui diminuent après la Saint-Jean.

Peut-on parler de « reprise » alors que juin sert traditionnellement à préparer les vacances d’été ? plus profondément, on peut s’interroger sur le fait de savoir ce qui « reprend » exactement, et comment. Aspirons-nous à retrouver la vie d’avant, exactement à l’identique de fin 2019-début 2020, ou espérons-nous que les choses ne soient plus jamais comme avant ?

A force de poser la question, nous réalisons de plus en plus qu’elle dépasse, transcende, le phénomène, somme toute ponctuel, de la pandémie (même si d’autres virus succéderont probablement au COVID). On peut, on doit, élargir en effet la question à tout le positionnement social, existentiel, et économique de notre société : quelles que soient les circonstances, voulons-nous toujours plus de la même chose, ou travaillons-nous à construire un autre monde ? à bien regarder l’activité humaine, on distingue ces deux positons de vie à l’œuvre -et en opposition- à peu près partout, et à peu près de toutes les époques.

Dans le monde du travail, nous observons la même double attitude. Un travail peut sembler créatif, toujours nouveau, à la pointe du progrès, un autre peut paraitre répétitif, sans originalité, fastidieux ; mais la véritable question est de savoir ce que l’opérateur fait de son travail, quel rapport il développe avec son environnement et ses collègues, quel sens il met dans sa mission, comment il construit son activité professionnelle. Et qu’on ne me dise pas qu’un emploi d’éboueur est moins enrichissant qu’un emploi d’évaluateur d’entreprise, si l’éboueur regarde ses déchets en examinant ses modes de désintégration, les évolutions de matières rejetées, les aspects recyclables ou non… tandis que l’évaluateur, qui gagne dix fois le salaire du premier, passe sa vie à appliquer les mêmes ratios aux mêmes situations, à traiter toujours de la même façon les mêmes problèmes, certes avec une cravate alors que l’éboueur est en combinaison.   

En profondeur, l’innovation n’est souvent pas là où on l’attendrait, et surtout elle n’est pas ou pas toujours dans l’évidence de ce qui apparait au premier regard. En effet, nous donnerons comme définition que ce qui va dans le sens de l’évolution est ce qui ne reproduit pas. Ce qui sert l’évolution est ce qui ne reproduit pas, alors même que la reproduction semble la clé de la pérennité de l’espèce. Pour autant, l’évolutif n’est pas non plus ce qui choque : dans l’évolution le choc est incident, comme celui de la pandémie, même si parfois certains ne peuvent avancer qu’à coups de pied au derrière.

Nous sommes prêts à parier que la société va vivre prochainement une forme de « course à la nouveauté » : tout ce qui sera nouveau sera valorisé, dans la poussée vitale à secouer les contraintes vécues ces derniers mois. Prenons garde en ce beau mois de juin aux phénomènes de façade, à cette fragilité superficielle qui fait le bonheur du libéralisme en nous faisant passer pour nouveau monde une nouvelle couleur de voiture ou un nouveau modèle de frigo. 

Le véritable progrès, celui que personnellement nous soutiendrons toujours, est ce qui permet de franchir des étapes réelles dans la conscience individuelle ou collective, celui qui bien souvent prend d’abord naissance dans le changement du regard que l’on porte sur les êtres et sur les choses.

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