EDITORIAL JUILLET-AOUT 2021

Le monde d’avant, le monde d’après…

La crise sanitaire depuis 2020 marque (aussi) le changement de notre rapport au temps, à notre temps personnel comme à notre temps collectif. Elle entraine une prise de conscience plus aigüe de notre mortalité, de notre finitude individuelle, et ce mouvement rencontre la menace qui pèse de plus en plus lourdement sur la pérennité de notre espèce humaine. Cela se traduit pour certains par l’appel à imaginer très vite un « monde d’après » qui se distinguerait du « monde d’avant » la crise.
En quoi se distinguerait le chemin devant nous ? pour beaucoup, il s’agirait de fabriquer un monde qui ne reproduirait plus les erreurs du passé, souvent ramenées à l’excès de la course à la productivité, aux drames écologiques, aux inégalités croissantes, aux errements des manipulations biologiques, à la mondialisation incontrôlée. Nous sommes d’accord, forcément d’accord, avec ces perspectives. Tellement forcément d’accord que cela parait trop simple. Le changement de la conscience dépendrait-il donc aussi manifestement des circonstances externes ? poser la question revient à y répondre : nous ne sommes pas si sûrs qu’il suffise de souffrir pour grandir (pas plus que, dans notre champ professionnel, éprouver de la souffrance au travail soit un passage obligé vers la démarche d’améliorer la qualité de vie au travail). Certes, la souffrance peut éveiller ou réveiller un rapport nouveau à soi-même pour ceux qui auraient eu tendance à l’oublier ; mais elle n’entraine pas automatiquement deux choses :
-que ce rapport éveillé se maintienne dans le temps, une fois que la souffrance s’atténue (par le vaccin, par la prévention des risques etc..),
-que ce nouvel « éprouvé » entraine une élaboration intérieure ou extérieure, qu’il favorise un rapprochement avec les fondamentaux de notre existence (à quoi sert la vie, quel sens trouver dans notre travail etc..). 
C’est la grande inquiétude, que nous partageons avec le sociologue Bruno Latour, que la crise ne serve pas de leçon. « Ne gâchons pas la crise », aime-t-il à dire en ce moment. En fait, aucune crise n’est en elle-même porteuse de sens, c’est nous seuls qui pouvons donner à la crise un sens. La recherche de sens, quel que soit l’objet sur lequel elle porte, est un processus continu, ontologique, inhérent à l’individu. Parce que l’humain est temporel, il est soumis à un changement continu et inéluctable, qu’il y ait évènement visible ou non ; il y a donc toujours un « monde d’après » parce qu’il y a toujours un « monde d’hier ». La circonstance ponctuelle peut donner une impulsion à la réalisation, en particulier parce qu’elle intervient dans le monde visible des apparences, qu’elle est spectaculaire, étendue ou durable. Mais elle ne suffit pas, par elle-même, à assurer de quelle intensité ni de quelle nature sera le changement qui suivra. Cela, c’est seulement la conscience qui le déterminera, conscience individuelle et conscience collective. Et de celle-ci, mystérieuse, centrale, nous ne savons pas grand-chose si ce n’est qu’elle gouverne les choix et les expressions de notre être, personnel comme social. Cette crise mondiale devrait nous amener à en faire l’objet principal de nos interrogations, son intensification devrait être au centre de nos efforts.
Qu’est-ce que notre conscience fait et fera de cette crise ? à notre avis rien de plus ou de moins que ce à quoi elle est destinée : guider l’homme vers son inéluctable évolution. Mais nous avons toute liberté, dirait Jean-François Khan, d’en faire ce que l’on veut.
En fait, il n’y a pas de vacance pour la conscience, toujours active quoi que nous fassions. Mais il peut y avoir une conscience des vacances, et elle peut être agréable et régénérante : c’est que nous vous souhaitons à tous pour cet été.

Jean-Philippe Toutut

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *