EDITORIAL JUIN et été 2022

Sens au travail, travail du sens

En fin d’année 2021, Emmanuel Macron vantait les mérites de la valeur « travail », pour souligner l’importance de « travailler plus «  (davantage de travail pour plus de protection sociale), un thème cher aussi à la droite républicaine. Entre les deux tours, il déclarait que cette valeur était liée à l’importance de « redonner du sens au travail », un thème cher aussi à la gauche républicaine. Et bizarrement, l’ANACT (Agence Nationale pour l’Amélioration des Conditions de Travail) décide d’axer ses travaux cette année sur ce thème ; en tirant également la « Qualité de Vie au Travail » vers le « sens au travail », après l’avoir embarquée dans les « conditions de travail » et la « prévention santé », certes via un ANI des partenaires sociaux ..largement accompagné.

Bon, les deux objectifs de travailler plus et de trouver du sens à son travail, ne sont pas antagonistes ; mais pour autant ils sont clairement distincts, et rien ne permet de lier l’un à l’autre. Le premier répond à une considération économique, la production et la productivité dégageant des valeurs matérielles nécessaires à un modèle social ; le second souligne que le moteur de l’activité productrice s’origine en priorité dans l’ état d’esprit des travailleurs.

Mais le « travail du sens », s’il se déroule avec éthique, peut très bien conduire à la découverte d’une absence de sens au travail, voire à un rejet du travail.On en voyons des exemples dans certaines démarches de coaching de dirigeants qui après quelques séances voient s’ouvrir une voie d’épanouissement personnel .. ailleurs que dans leur entreprise. Nous voyons aussi dans l’animation de dispositifs d’échanges sur le travail se développer des prises de conscience ou des significations qui amènent à questionner directement l’organisation et à remettre en question son approche des objectifs et des volumes de travail..

Nous voyons avec satisfaction s’ouvrir un peu partout des débats autour du « sens du travail » ou du « sens au travail » (à ne pas confondre). Réfléchir à ce que l’on attend du travail peut utilement amener à faire un pas de côté sur nos existences laborieuses pour nous demander si ces voies nous satisfont, à quoi sert toute cette activité qui nous occupe l’essentiel de notre temps de vie éveillée, un tiers de notre temps de vie adulte.

Nous soutiendrons toutes formes de recherches, de débats, d’articles, de positionnements, autour de ce thème du sens au travail. Mais nous ne saurions être dupes : cette thématique, comme d’autres, peut conduire à une évolution (des mentalisations du travail, des organisations productives, des styles de management etc..) ; elle peut aussi facilement être instrumentalisée, positionnée au sein d’une logique dogmatique quelconque, convoquée en soutien d’une politique en quête d’époussetage post-covid. Nous donnerons deux exemples de cette dérive dangereuse de la thématique « sens au travail » : la première consiste dans l’idée, soutenue ici ou là, que les managers ont pour mission de « donner du sens » au travail de leurs subordonnés. Ceci est tout simplement impossible, on ne donne jamais du sens pour les autres ; la mission managériale est plus exactement de créer les conditions et les dispositifs tels que les professionnels puissent plus aisément construire leur propre sens au travail -et il s’agira dans tous les cas d’une approche « sur-mesure ».

La deuxième dérive consiste à penser ou laisser dire, que plus il y a de sens au travail, plus il y a de motivation. C’est ignorer qu’entre sens-pour-soi et détermination au travail, il n’y a pas de lien de continuité ou de cause à effet : chercher  à favoriser la construction de sens pour motiver ou fidéliser reviendrait à orienter la démarche de construction de sens pour l’orienter vers un travail défini ou une entreprise, constitue en soi un oxymore (contradiction interne), ce que Bachelard appelait « une erreur épistémologique ». Soyons donc très attentif, dans les mois à venir, au juste emploi de cette notion de « sens au travail », dont nous connaissons toute la richesse, mais aussi toute la vulnérabilité sémantique.

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