EDITORIAL été 2023

« Société bloquée, défaillance du symbolique, et impact sur le monde du travail »

C’était en mai 1968, je regardais à la télévision les voitures brûler dans Paris, les grèves à répétition, et des jeunes s’enflammer sur les barricades. On parlait de « contestation », de « société bloquée », d’ « évènements », ou encore de « mouvement ».
A ce que j’en comprenais alors, j’entendais qu’une certaine jeunesse voulait exprimer son vécu d’étouffement, le manque d’espoir et d’avenir qu’elle ressentait devant une organisation sociale cloisonnée et rigide, à l’époque incarnée par la figure du général De Gaulle, bon grand-père de famille, qui ne comprenait guère ce qui se passait.
Aujourd’hui, je regarde toujours à la télévision les voitures brûler dans Paris, les grèves à répétition, et des jeunes s’enflammer dans les banlieues. Mais je n’entends plus de contestation ou de revendication sociale, il n’y a plus de figure à laquelle s’opposer. A ce que je comprends, j’entends d’une certaine jeunesse l’expression d’une violence identitaire, l’exigence d’une prise en compte des individualités, un rejet en bloc de toutes les formes d’institutions, un grand désespoir, et la demande paradoxale de plus de liberté d’avoir moins de liberté.
En 68, il y avait comme une quête de sens et de liberté d’expression, la logique des combats visait l’establishment ; en 2023 il y a comme le symptôme d’une impossibilité à fabriquer du sens, la pulsion destructrice s’exprime directement et sans intermédiaire contre les structures sociales. On est passé en quelques sortes du manque d’espoir au désespoir, de la revendication à la destruction.

Au sortir de la période exceptionnelle du confinement et du Covid, il y avait une belle opportunité de réfléchir à nos choix de société, de refaire un autre monde. Nous avons récolté toujours plus de la même chose, une posture officielle qui cherche à figer le système dans son état plutôt que le faire évoluer, un discours de la réalité loin du rapport au réel. En langage psychologique : une défaillance de la construction symbolique collective, un effacement des repères (corps intermédiaires, figures de l’Etat, prise en compte de l’expression des inquiétudes etc..), un affaissement des dispositifs transitionnels qui permettraient de coconstruire et de « faire société ». Le résultat ne se fait pas attendre, il est probablement pire que le Covid, il s’appelle l’ « anomie » en bon français, c’est-à-dire : le manque de sens. C’est ce réflexe irraisonné qui pousse à détruire tous les emblèmes d’une vie sociale dans laquelle certains ne se retrouvent plus. Et comme aucune structure actuelle ne retient la violence, elle s’exprime aveuglément sur tout ce qui fait pseudo-société : école, mairie, centres culturels etc..

Dans nos entreprises, le manque de sens est cruellement manifeste, il augmente tous les jours et on en voit au grand jour les symptômes. Aujourd’hui pratiquement tous les secteurs d’activité sont concernés par le manque de personnels, on recrute partout et on ne trouve nulle part. De la même façon, on est au désespoir de retenir les bons éléments, qui se dispersent, se mettent en congé-maladie, quittent leurs emplois : « ils n’accrochent plus » disent les employeurs. Perdant l’attachement aux valeurs d’un collectif trop anonymisé, les travailleurs se replient sur eux-mêmes. Faute d’offre de sens produite par les organisations de travail qui ne se mettent pas en question, les jeunes surtout mais pas qu’eux vont chercher ailleurs des significations qui justifient et soutiennent une motivation à travailler. Le monde du travail constitue un pilier fondamental de la vie sociale. Va-t-il comprendre, devant la défaillance du discours public à produire de l’espérance, et les graves constats de sa désorganisation humaine, qu’il doit rapidement réfléchir à transformer son offre, ses dispositifs, sa gestion et son management ? ce sera le grand défi de demain pour nos entreprises.
On ne sera pas étonné que je consacre mon dernier article (repris en bibliographie) à cette réflexion.

Jean-Philippe TOUTUT, été 2023

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