EDITORIAL Automne 2023

« Culture biblique et éthique protestante dans le travail »

Une forte influence biblique pèse sur nos cultures judéo-gréco-chrétiennes. Dans le monde du travail, l’injonction de la Genèse (3 :17-19) « tu gagneras ton pain à la sueur de ton front » a de forts échos, conscients et inconscients.  Décomposant la sentence (attribuée à Dieu tout de même !), deux obligations se présentent le plus souvent comme des évidences : d’abord, celle présentant le travail comme indispensable à la vie, suivie d’une autre définissant le travail comme nécessairement « suant ». On aurait très bien pu en rester là pendant des millénaires : « c’est pénible mais c’est comme ça, c’est le travail », « c’est dur mais pas moyen de faire autrement », etc… Mais ç’eut été sans compter sur l’évolution de « la connaissance du bien et du mal », stimulée par la rencontre d’un sujet de plus en plus conscient de lui-même, et de réalités du travail qui dévoilent de plus en plus leur emprise sur les esprits. Et voilà que le discernement se mêle à l’évolution des besoins, pour venir questionner ces injonctions du passé :

  • le maintien de la vie physique dépend-t-il autant que cela du travail ? à l’évidence, ne peut-on pas survivre sans travailler, et de son côté le travail abordé comme « activité » ne peut-il pas être dissocié de son rendement matériel ?
  • d’autre part, le travail dans toutes ses dimensions, n’a-t-il pas d’autres vertus que seulement celle d’apporter du pain ? doit-il par définition être douloureux et « faire suer », à une époque où chacun cherche à éloigner de soi les souffrances de tous ordres, et en y arrivant parfois ?

Alors, lorsque nous découvrons un peu plus loin dans la Bible, que « l’homme ne vivra point de pain seulement » (Deutéronome 8 : 3), on se permet d’interpréter, voire de frôler le blasphème : la parole de Dieu dont il conviendrait de se nourrir aussi (Matthieu 4 :4) ne s’exprimerait-elle pas dans l’homme par une quête qui irait aujourd’hui au-delà de la simple équation « vie = pain = travail = sueur » ?

L’idée d’accomplir son devoir à travers une « besogne », constituait pour le grand Max Weber une sorte de « cage temporelle » : le travailleur y était voué à dépérir pour assurer son existence, « perdre sa vie pour la gagner » diront plus tard les rebelles de mai 68. Nous empruntons à Jérôme Lèbre (« Eloge de l’immobilité », Desclée de Brouwer, 2018, p 138), une magnifique phrase prophétique de Max Weber (« L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme », Plon, Paris, 1994, p 225) : « Nul ne sait qui, à l’avenir, habitera la cage, ni si, à la fin de ce processus gigantesque, apparaitront des prophètes entièrement nouveaux, ou bien une puissante renaissance des pensées et des idéaux anciens, ou encore -au cas où tout cela n’arriverait pas- une pétrification mécanique, agrémentée d’une sorte de vanité convulsive ».
Dans laquelle de ces trois hypothèses nous situons-nous aujourd’hui dans le monde du travail ? en partie grâce à l’évolution des idées, en partie grâce au choc de la crise sanitaire et du COVID, nous sortons timidement mais inéluctablement d’une cage, celle qui nous maintenait dans l’évidence aveugle d’un travail nécessaire et nécessairement souffrant. Mais pour aller vers laquelle des trois voies wébériennes ?
1-pour voir renaitre des pensées et des idéaux anciens ? dans l’idée évolutionniste de Max Weber, cette « puissante » renaissance pouvait/devait avoir une vertu noble, celle de rappeler les principes les plus élevés du rapport au travail : le dépassement de soi, le développement des qualités professionnelles, la solidarité dans le travail etc.. Dans le monde néo-capitaliste d’aujourd’hui au contraire, la menace d’une dégradation de ces valeurs est réelle, tant la pression au rendement financier est forte et gagne tous les jours du terrain (au détriment de la qualité, de la relation, de l’intérêt général et du bien public).     
2-pour assister à une «pétrification mécanique » du travail, agrémentée d’une sorte de « vanité convulsive » (quel style de Weber !) ? le fait est qu’une certaine contraction des mœurs, doublée d’une exigence renforcée de productivité, conduirait facilement, si l’on n’y prend pas garde, à promouvoir des organisations néo-tayloriennes au sein desquelles dominent la recherche de marges, l’efficience à tout prix, et la réduction forcené des coûts (y compris des coûts humains). Nous observons de près, par exemple, certaines dérives de ce qu’on appelle le « lean management » (étude et réduction des temps et des coûts sur la ligne de production), des interprétations restrictives du « re-ingéniering » (étude et réduction des responsabilités hiérarchiques dans l’organigramme), ou encore certaines applications du « new public management » (montée en puissance des évaluations quantitatives et de la budgétisation de l’action publique). Bien des secteurs sont aujourd’hui touchés, dans lesquels le bien public devrait pourtant l’emporter sur les intérêts et simples calculs politico-financiers.      
3-pour écouter des « prophètes » nouveaux ? et pourquoi pas -dans la mesure où nous prenons pour « prophètes » ceux qui imaginent construisent ou proposent des modèles de co-construction pour les organisations de travail et leur management. Des besoins nouveaux, des exigences nouvelles, s’expriment de toutes part, pour demander une approche nouvelle du travail : avec un cortège de symptômes flagrants au cas où on n’aurait pas compris : absentéisme majeur, recrutements en crise, rotations de postes accélérées, « infidélisation » vs « inféodation » des salariés, etc.. . Au cœur de ces revendications, celle plus centrale, aussi obscure qu’aigüe, de la nécessité du « sens au travail ».  Sur ce registre absolument incontournable car générique, nous proposons de distinguer deux mouvements : le premier concerne la proposition de sens qui serait apportée par de nouvelles formes d’organisation sociale (que nous avons appelées « entreprises faiseuses de sens ») , et le second la construction de sens qui pourrait être le fait des salariés eux-mêmes placés dans des conditions spécifiques (que nous dénommons « entreprises équipées pour la construction de sens ») (cf. nos propres travaux cf. bibliographie de JPT sur le site). Dans les deux cas, la réponse aux demandes et aux maux du travail passe toujours par un nouveau dialogue entre salariés et entreprise. Un « new deal » dans le travail en quelque sorte ?
Quant à savoir enfin « qui habitera la cage » demain, cela nous l’observons de très près bien sûr. Tout en ne pouvant pas éviter cette interrogation fondamentale : « désirons-nous une cage plus dorée, ou voulons-nous sortir de la cage ? ».

Jean-Philippe TOUTUT, octobre 2023

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