L’Ethique du projet, secteur santé – social (II)

La construction de l’Ethique

Éthique du projet, projet éthique, ne peuvent se tenir et s’épanouir dans l’établissement que s’ils sont en phase avec l’éthique du chef ou du dirigeant. Mais qu’est-ce qui construit cette éthique chez le dirigeant ? 4 facteurs constitutifs entrent en jeu dans la « fabrication » individuelle de l’éthique personnelle ; ils seront d’autant plus cruciaux dans le cas du dirigeant, car in fine c’est lui qui donnera les orientations fondamentales à l’éthique collective.
Quelles que soient ses positions apparentes ou affirmées dans les divers discours de circonstance, on observe que l’attitude et les choix éthiques du dirigeant sont influencés, à des niveaux variables, par 4 sources importantes : l’éducation qu’il a reçue,  la culture qui imprègne son milieu, le travail qu’il a réalisé sur soi, et les leçons tirées (ou imposées) par les expériences de la vie.

1) L’éducation

         Gabriel est un directeur d’un  service en « Milieu Ouvert » où tous les dispositifs d’accompagnement sont en œuvre.

         Impliqué, proche des équipes, Gabriel est un ardent défenseur du maintien des enfants en famille et parfois au-delà du « raisonnable », disent certaines équipes de terrain qui ne comprennent pas cette exigence, voire cette rigidité, sans compter que ses arguments ne sont pas convaincants. Tout placement est interdit disent-elles.

         Entre l’équipe de direction de la structure et le directeur une bonne  relation s’est établie, et nous avons pu connaître les origines de cet interdit.

         Gabriel n’a jamais supporté de quitter sa famille les dimanche soir pour un internat scolaire, pleurant une partie de la nuit dans un lit froid de dortoir.

Grâce ou à cause de cette séparation douloureuse, répétitive, il n’a jamais pu exercer même en tant que directeur dans un internat.

         De plus il considérait techniquement que placer un enfant suite à une mesure de MO était un échec de l’accompagnement et du suivi de la mesure, à laquelle s’ajoutait une culpabilité qu’il faisait porter à l’équipe.

2) La culture

         La seule éducation familiale ou scolaire n’explique pas tout de notre rapport au monde. La culture, notre environnement, conditionnent notre rapport au Pouvoir et à l’Ethique.

         Lucas est un directeur d’hôpital qui après avoir suivi la formation à l’Ecole des Hautes Etudes de la Santé Publique est en poste d’adjoint  dans une ville d’Alsace où il est né et où il a de nombreuses attaches familiales et sociales.

         Désirant prendre un poste de directeur, il a la « chance » disent certains d’être nommé dans un hôpital des Bouches-du-Rhône. L’expérience n’a duré que 6 mois : la fronde des salariés étant suffisamment grande pour qu’il ne puisse « redresser la barre » en vue d’un  apaisement.
        Que s’est-il passé ? Ayant considéré un fonctionnement qui devait être  nettement amélioré, il a exigé des modifications horaires et des changements d’organisations, sans prendre le temps indispensable à toute pédagogie pour expliciter le pourquoi et le comment. Il croyait sans doute  que le  pouvoir qu’il avait en permettait l’exécution. « En Alsace » me dit-il « c’est un autre rapport à la hiérarchie ». Comment n’a-t-il pas pu tenir compte d’un nouveau contexte, d’une nouvelle culture ?

3) Le travail sur soi

Il peut être entravé ou annulé par des problématiques personnelles.
Jean Raymond est directeur d’établissement confirmé depuis 10 ans, et aspire à la direction générale de l’association qui l’emploie. Plusieurs éléments et les circonstances font qu’il n’a pas pu avoir le poste. S’installe alors chez lui un délire de persécution, se convertissant en vengeance à l’encontre du nouveau directeur général, qui n’y est pour rien. Il refuse d’exécuter les directives et les choix associatifs, il s’oppose systématiquement lors des réunions de cadres etc.. Mais il veut rester, jusqu’à détruire l’ensemble, et prouver que l’association a eu tort de ne pas le prendre. Ayant de nombreux appuis politiques, l’association n’a pas osé le licencier, et a fini par accepter que ce directeur et cet établissement étaient comme un camp retranché, à part des autres établissements ou services. Plusieurs ennuis de santé pour Jean Raymond ont eu lieu sans que celui-ci fasse le lien avec cet objet de désir devenu une pulsion de mort.

4) L’expérience de vie

Romain est un directeur qui n’aime pas exiger, décider contre l’avis du plus grand nombre. Affectif, séducteur, il est apprécié …le temps de son passage dans l’institution. En effet, tous les 2 – 3  ans, il quitte son poste au moment où les relations se tendent, où les clivages techniques se font jour, où il faut élaborer une stratégie permettant d’avancer.
Au bout de la 4ème expérience, sans faire de lien entre ces dernières pour déterminer ce qu’il y avait de commun dans le fait de choisir de partir, Romain est accusé après son départ d’avoir commis des attouchements, viols sur mineurs, adultes et enfants, de n’avoir pas vu le détournement de fond de comptables…
Les accusations ont des répercussions sur lui, sur son mode de vie, et il se replie en province, dans un lieu retiré, directeur d’une maison de retraite. Le festif, léger et sympa, n’est plus que l’ombre de lui-même, faute d’avoir trouvé les raisons et les tenants de son instabilité professionnelle.

Conclusion

L’éthique du projet, le projet éthique, et la construction de l’éthique chez le dirigeant, sont sans cesse en évolution. L’éthique n’est jamais stable, elle ne répond en pratique à aucune définition référentiable. Elle dépend de l’histoire des sujets, de leur formation, de leur expérience personnelle, dont on tire ou non science, mais aussi de la maturité dans la fonction elle-même, et de la hauteur d’analyse que peut ou non prendre la structure sur elle-même pour avancer. Pour chacun, l’apprentissage est long pour se dépouiller des angoisses, du regard des autres, tout en interprétant les exigences et les contraintes internes et externes.
L’éthique pour chaque activité, chaque acteur et chaque système ne peut jamais être que dialectique, parce qu’elle se fonde et repose sur des champs culturels différents : religieux, idéologiques .. champs dans lesquels s’affrontent en permanence des idées divergentes, elles-mêmes issues de courants de pensée variés.

Jean-Philippe TOUTUT / Jean-Marie MIRAMON
« Manager l’éthique », éd. Séli Arslan, 2018

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